LES QUINZE ESPRITS DE GUIDO CAVALCANTI (III)

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

LES QUINZE ESPRITS DE GUIDO CAVALCANTI (III)

pas bien vus par Danièle Robert

Nous sommes encore dans le « sonnet des esprits » de Guido Cavalcanti, traduit par Danièle Robert ! Car il reste la question : que faire de ce  s p i r i t e l,  si l’on refuse de l’appeler le « petit esprit », comme l’appelle péjorativement Danièle Robert? Je pense, quand il s’agit de la critique d’un texte traduit, et surtout si cette critique est très négative, comme la mienne, il faut que l’auteur du texte critique propose sa solution, car je crois fortement qu’il n’existe pas de traduction ‒ de n’importe quelle langue en n’importe quelle langue ‒ d’un fragment d’une vingtaine de vers soumis à des contraintes classiques, qui résisterait à une surtout malveillante critique, comme l’est celle de Danièle Robert  de ma traduction de La Comédie, sur la page entière 17 ‒ texte et note ‒ de sa préface pour l’Enfer de Dante*.

* Et cette critique très négative, que je pratique, on le voit, peut aller « à l’infini » ! Mais cette critique serait plutôt vaine et inutile si elle ne m’avait poussé non seulement à trouver la solution pour  s p i r i t e l, mais aussi à traduire ce « sonnet des esprits » qui, une fois traduit, m’a poussé à traduire d’autres sonnets de Cavalcanti, et d’autres poètes de cette époque novostyliste ; tant, qu’en ce moment je puis constater et informer mon éventuel lecteur que pendant ces derniers mois ‒ parallèlement avec ces analyses du procédé traductoire de Danièle Robert ‒ j’ai traduit plus de 170 tels sonnets d’une trentaine de poètes, entre Pier de la Vigne et Giovanni Quirini (auteur, entre autres, d’un sonnet magnifique et prolongé en honneur de Dante dans lequel il fait un bel effet en laissant, dans le dernier tercet, au vers 15, le nom de Dante sans la rime, preuve qu’il avait bien lu et compris les vers du Paradis dans lesquels le nom de Christ ne rime qu’avec lui-même). Dans ce sens je suis reconnaissant à Madame Robert de m’avoir adressé une si malveillante, si hostile critique dans sa Préface ; cela m’a inspiré à réaliser toute une symphonie sonnétique, la preuve concrète que tout cela n’était pas un temps perdu !

C’est pourquoi j’oppose cette solution, contre le « petit esprit » de Danièle Robert, une solution qui s’est proposée d’elle-même dès le début :

E s p r i t e l !

Le mot ainsi obtenu est dans le goût de deux poètes que j’admire au quatrième degré, Stéphane Mallarmé, avec son sonnet Tel qu’en…, et Paul Valéry avec sa série des textes Tel quel… (sans le moins du monde être un « telquelien » ; il suffit de se rappeler de la traduction « telquelliennne » de Jacqueline Risset et des dégâts qu’elle a causés!) qui ont donné à ce petit mot de la langue française une dimension poétique et intellectuelle étonnante.

     Si on regarde la traduction de Danièle Robert du sonnet sur les esprits de Guido Cavalcanti, on se rend compte, dès le premier jusqu’au dernier vers du sonnet traduit, qu’elle reste fidèle à elle-même, très cohérente, en faisant des choses qu’elle ne devrait pas faire : traduire la poésie soumise à des règles et des contraintes pas ordinaires. Pourquoi elle traduit le premier vers :

Peglie occhi fere un spirito sottile

par (à la première vue très fidèlement) :

Par les yeux nous frappe un subtil esprit (?).

Mais Cavalcanti ne dit pas  n o u s, car dans ce sonnet il n’y a pas de personnages qui agissent, ni de ceux qui écrivent le sonnet : que des esprits et des spiritels qui, d’un vers à l’autre, se meuvent et assurent le développement du poème. Le  n o u s, comme le  j e,  détruit cet aspect abstrait du poème, hors de toute action extérieure… Car c’est un sonnet conçu en éprouvette. Je comprends : Robert avait besoin d’une syllabe ‒ chose qui arrive assez souvent, et il faut que cela arrive ‒ pour « feutrer » le vers et c’est pourquoi elle a choisi  n o u s  qui lui semblait le plus convenable ; au contraire, un mot comme d’ a b o r d (dans le sens : avant tout, car chez tous ces poètes tout commence par les yeux), convenait parfaitement, mais ces deux syllabes ‒ d’a-bord ‒ bouleversaient le rythme de dix pieds pour lequel Robert s’est décidée ‒ encore un handicap ‒ contre l’hendécasyllabe de Cavalcanti ! Mais pourquoi je corrigerais ses vers si mal traduits ?

     Le dernier vers dans sa traduction du « sonnet des esprits » est une rarissime réussite, a la rovescia ! C’est encore une de ces solutions anthologiques dont j’ai déjà parlées dans les articles précédents. Les trois mots, par lesquels se termine sa traduction méritent d’être soulignés (c’est le moment où elle aime dire quand il s’agit d’un autre traducteur : Je ne peux m’empêcher de rire) :

par ce seul esprit vu étant poussé.

Cavalcanti dit clairement :

Per forza d’uno spirito…,

mais où est « la force » dans la traduction de Robert, et pourquoi « uno spirito » est devenu « ce seul » ! Et le coup de grâce :

vu étant poussé.

C’est le record de tous les records : dire en si peu de mots, réunir en si peu de lettres, tant de non-sens ! Robert traduit veut nous dire que son « ce seul esprit » a été  v u  par quelqu’un : c’est  f a u x ! L’esprit dont il s’agit dans ce vers est le « regard (d’amour) » et c’est lui qui regarde et voit ! Après « vu » suit le mot le plus cher à Danièle Robert dans la langue française : é t a n t, par le choix duquel elle a anéanti le début même de sa traduction de l’Enfer, c’est-à-dire de toute La Comédie ! Mais je ne vois pas ce que ce mot fait à cet endroit du sonnet ! La même chose pour l’absurde « poussé » car personne ne « pousse » personne dans le texte de Cavalcanti ! Robert veut conclure au plus vite son combat avec les « esprits » et à bout de souffle dit n’importe quoi ‒ pour aboutir à une a-rime : pitié-poussé, misérable substitut pour  m e r c e d e – v e d e  de Cavalcanti ‒ car certainement ce n’est pas ce dernier esprit qui est  p o u s s é   ou   v u  par qui que soit, puisque c’est lui qui regarde et voit. D’une certaine manière le sonnet se termine par le retour à l’image par laquelle il commence, en créant une sorte de rondeau :

Pegli occhi…,  ch’el vede…, Par les yeux…, qu’il voit…

C’est ainsi chez Guido Cavalcanti ; mais non et non chez Danièle Robert ! Exactement entre ces deux extrêmes ‒ o c c h i   et  v e d e  ‒ encore une colossale incompréhension du texte de Cavalcanti traduit avec obstination par Danièle Robert. Car chez Cavalcanti on lit :

Un altro dolce spirito suave,

où  l’e s p r i t  est comme entouré de deux adjectifs,  d o l c e   et   s u a v e, très dans le goût du doux style nouveau, mais Robert de ces deux adjectifs crée un pléonasme : douce suavité ‒ et nous ne sommes plus dans le « sonnet des esprits » de Cavalcanti :

un autre esprit de douce suavité ‒

sans se soucier que cet huitième esprit ne représente aucune douce suavité,  mais
l ’i m a g e ‒ le but de la patiente recherche amoureuse, réincarnation verbale du Désir ‒ comme celui du vers quatorze représente le  r e g a r d (d’amour) ! Ni vu ni ‒ poussé !

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.