LES QUINZE ESPRITS DE GUIDO CAVALCANTI (I)

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

LES QUINZE ESPRITS DE GUIDO CAVALCANTI (I)

pas bien vus par Danièle Robert.

Avant de « sortir » des RIME de Guido Cavalcanti / Danièle Robert, dont j’ai déjà assez (non, jamais assez !) longuement analysé quelques sonnets extrêmement intéressants, mais comme d’habitude très mal traduits, je m’arrêterai sur un sonnet tant célèbre qu’oublié ‒ c’est hélas le sort plus en plus fréquent de ces poèmes « anciens » ‒ et pour éviter de le décrire, je donne tout de suite le texte italien et parallèlement la traduction de D. Robert :

  Pegli occhi fere un spirito sottile                  Par les yeux nous frappe un subtil esprit
che fa ’la mente spirito destare                      qui éveille un esprit dans la pensée
dal qual si move spirito d’amare                    d’où se met en marche l’esprit d’aimer
e fa ogn’altro spiritel gentile.                          et ennoblit tous les autres esprits.

      Sentir non pô di lu’ spirito vile,                  Ne peut le ressentir un vil esprit
di « co » tanta vertù spirito appare :               tant la vertu de l’esprit apparaît :
quest’è lo spiritel che fa tremare,                    c’est ce petit esprit qui fait trembler
lo spiritel che fa la donna umile.                     petit esprit qui la dame adoucit.

  Poi da questo spirito si move                           Et puis c’est de cet esprit que surgit
un altro dolce spirito soave                              un autre esprit de douce suavité
che sieg « uen » e un spiritel di mercede,        que suit un gentil esprit de pitié.

  lo quale spiritel spiriti piove:                            lequel esprit fait pleuvoir des esprits,
ché di ciascuno spirit’ à la chiave                     car il détient de chaque esprit la clé
per forza d’uno spirito ch’el vede                     par ce seul esprit vu étant poussé.

Danièle Robert a accompagné ce sonnet d’une assez longue note dans laquelle elle « croise » les opinions typiques et professorales de différents commentateurs : elle a même constaté que le terme « spirito / spiritel » apparaît quinze (15) fois ‒ cette fois elle a bien compté, ou plutôt tout simplement fidèlement repris ce nombre dans les commentaires précédents ‒ mais elle n’a pas vu ‒ et c’est là que commence sa descente dans les ténèbres d’une traduction totalement ratée de ce sonnet ‒ que ce terme « spirito / spiritel » n’occupe jamais, ni dans les quatrains ni dans les tercets, la place de la rime !

     Nous pouvons poser et il faut que nous posions la question ‒ que les professeurs cités par elle n’ont pas posée ‒ pourquoi le poète n’a pas voulu faire passer ce terme par le crible de la rime. Question capitale qui oblige et les commentateurs et beaucoup plus le traducteur du sonnet. La première chose qu’il faut établir : cette « omission » n’est pas un accident ou un hasard, car le poète-virtuose qu’était Cavalcanti ne laisse jamais rien au hasard. C’est un effet d’abord technique ‒ pour celui qui lit le sonnet, et encore plus pour celui qui le traduit ‒ et puis philosophique, c’est-à-dire tout ce que vous voulez.

     Danièle R. dit que ce sonnet est un « exercice de virtuosité » ; après une telle constatation on s’attendrait à un procédé plus « serré » ou plus « virtuose » de sa part, mais rien de tout cela, rien que la destruction complète de la forme ‒ plus : de la structure ‒ « voulue par l’auteur » comme elle aime le dire et ses « chroniqueurs » à répéter !

     Je propose au lecteur qui a la patience de lire ce texte, de lever son regard sur l’original et la traduction de ce sonnet, pour ‒ sans perdre notre temps et dépenser trop de mots ‒ voir et comprendre comment le poète et sa traductrice opèrent de façon plus que diamétralement opposée ! Cavalcanti, dans les six premiers vers, place « spirito / spiritel » juste avant le mot qui termine chacun des vers :

spirito sottile
spirito destare
spirito d’amare
spiritel gentile
spirito vile
spirito appare

Cette strophe de six lignes, ainsi obtenue, ressemble aussi bien à une « liste » de produits ou d’éléments aériens ou liquides ‒ peut-être même ardents ‒ dans un laboratoire scientifique, qu’aux fragments d’un sonnet du Moyen-Âge ! Cependant ce que Danièle Robert propose « en échange » de son côté ressemble plutôt à la délinquance traductoire qu’à une solution même médiocre, mais acceptable : car déjà dans la première strophe, et au début de la deuxième, elle détruit le rapport très précis entre les substantifs et les adjectifs et le plus naïvement au monde ‒ en transformant l’élixir en poison ‒ rime trois fois le terme « spirito » :

subtil esprit
autres esprits
vil esprit !

Du jamais vu ni vécu ! En fixant ces trois « esprits »  ‒ et elle récidivera dans le v. 12 ‒ Danièle Robert s’est auto-catapultée de toutes les discussions sérieuses sur le problème de la versification ! Je me demande comment elle a pu, où elle a trouvé cette témérité pour dire, dans la préface pour sa traduction de l’Enfer, « si les choix de Kolja Mićević étaient plus cohérents » en jugeant mes rimes et tout ce qui va avec dans ma traduction de La Comédie de Dante ? Elle a même dit, dans la même préface, toujours à propos de mes rimes : « comment ne pas rire ? » A moi, qui pendant ces trente dernières années, avais  i n v e n t é  et publié (directement en français !) plus de rimes de toutes sortes que tous les oulipiens ensemble !

     Je conclus : Danièle Robert a vu (ou les autres ont vu pour elle) que Cavalcanti emploie le terme « spirito / spiritel » quinze fois, mais elle n’a pas « vu » ni compris ni donné aucune importance au fait qu’il ne les rime pas. C’est le moment clé du sonnet en question où le traducteur n’est pas obligé de comprendre ‒ pourquoi les 15 esprits ? Pourquoi ils ne riment ni entre eux ni avec d’autres mots ? ‒ Mais d’o b é i r, comme l’exécuteur d’un caprice de Paganini qui surtout ne doit pas se poser la question pendant qu’il joue : que cela signifie ? L’explication viendra après. Sinon, il y aura encore des vers brisés ! Car, si elle déplace tous ces « spirito / spiritel » et les confond entre eux ‒ déjà dans le vers 4 le « spiritel » est devenu « esprit »  ‒ qu’est-ce qui reste de « l’exercice de virtuosité » interprétée par elle?  ‒ Rien, néant ! Beaucoup de  f a l s e  note ! Tous les vers sont brisés et sonnet, en entier, cassé !

     Et comme c’est toujours le cas avec Danièle Robert, ce n’est pas tout ! Il y a un espiègle Diabolus in musica qui s’est introduit dans ce sonnet sous le nom de : s p i r i t e l ! Même cinq fois ! Sans réfléchir assez, sans doute reprenant les idées de deux commentateurs dont elle parle dans sa note pour ce sonnet, Robert proclame le « spiritel » pour diminutif et traduit les yeux fermés : « petit esprit » ! Et brise la corde principale !

     Je ne suis pas linguiste mais mon instinct me pousse à poser cette importante question : le (diminutif ?)  s p i r i t e l, existait-t-il avant la création de ce sonnet, soit dans la poésie italienne de son temps ‒ même dans ses propres* vers ‒ ou dans les textes théoriques ; ou serait-il « forgé » par le meilleur ami de Dante pour les besoins de ce poème ?

* Si on cherche ce  s p i r i t e l  dans la grande chanson, Donna me prega…, La Dame me prie…, qui précède ce sonnet et qui « résume la conception de l’amour » de Guido Cavalcanti, on trouvera un  s p i r i t o  et aucun  s p i r i t e l ! Il semble que c’est dans ce sonnet que Cavalcanti avait introduit ce personnage ‒ une sorte de Sylphe valéryen ‒ une fois pour toute ! Mais, un  s p i r i t e l  se trouve dans le sonnet XXXVIII, 11, de la Vita nova ‒ un spiritel novo d’amore ‒ où l’adjectif  n o v o  est extrêmement important, comme si Dante voulait dire que cet esprit spiritel est nouvellement inventé (par Guido Cavalcanti), etc.

Je suis presque certain que Cavalcanti ‒ quand il a compris qu’il était en train d’écrire un « sonnet des esprits » ‒ avait vite senti que le terme   s p i r i t o   répété quatorze fois produirait un effet inévitable d’ennui, d’où l’idée d’introduire son semblable, son frère, même au prix de le « piquer » quelque part à quelqu’un, ou de le « forger » dans son propre atelier ! Si ce dernier cas est celui qui prévaut, le  s p i r i t e l   n’est pas un diminutif, mais  le  d é r i v é   et plutôt un augmentatif !

     C’est pourquoi la traduction de Danièle Robert de ce terme, s p i r i t e l  par petit esprit, est un coup mortel  pour tout le sonnet, car son  p e t i t  e s p r i t   n’est pas un diminutif mais une image péjorative, d i m i n u t i o n !

     Car Danièle Robert ne sait pas comment faire un diminutif bien parlant quand il s’agit de ces grands maîtres tels Dante ou Cavalcanti ? Dans le chant XI, 17, de l’Enfer, elle a montré toute son incapacité de résoudre une pareille question. Dante dit :

… cominciò poi a dir, « son tre cerchetti… »

qu’elle traduit on ne peut pas plus prosaïquement (descriptivement) :

… commença-t-il, « sont trois cercles plus petits… »

et, bien sûr, rate l’occasion de créer un nouveau très joli mot dans la langue française :

… commença-t-il, « sont trois cerclets… »

Et montre paradoxalement combien elle est cohérente dans l’emploi du mot  p e t i t qui n’a rien à faire ni dans le premier (Cavalcanti) ni dans le second cas (Dante)! Sans se soucier du fait que cette sienne diminution n’a rien avec ce qu’on appelle diminutif dans la langue française ! Le « petit esprit »  n’est pas une image poétique, comme ce ne serait ni « piccolo spirito », tandis que  s p i r i t e l  est plus qu’une métaphore ‒ une allégorie !

     Donc, d’accord, Danièle Robert a décidé de traduire  s p i r i t e l  de Cavalcanti par son   p e t i t  e s p r i t  ‒ mais pas toujours, nous venons de le voir dans le vers 4 ; elle n’est ni cohérente ni conséquente ‒ mais sans « protéger » son choix ; car dans le onzième vers du sonnet traduit par elle  s p i r i t e l  n’est plus même le petit esprit, mais un gentil esprit ‒ après quoi dans le douzième vers ‒ réellement important ‒ qui est une sorte de sommet et de la première fin du sonnet :

lo quale spiritel spiriti piove

 ‒ où nous assistons à l’extraordinaire rencontre entre  s p i r i t e l   et   s p i r i t i, grâce à laquelle (rencontre) le 14 devient le 15 ‒ et perdant complètement le contrôle sur ce qu’elle élabore, ne pensant à rien sauf de sortir le plus vite de ce sonnet plein d’esprits et de petits esprits, propose cette solution grotesque qui n’a de sens ni comme un vulgaire « mot-à-mot » et encore mille fois moins comme une solution proposée par quelqu’un qui a décidé et annoncé de toujours rendre la « structure voulue par l’auteur » :

lequel esprit fait pleuvoir des esprits !

Quelles, combien de trahisons dans un seul vers ! Le « lo quale spiritel » est devenu « lequel esprit », même sans son parasite  p e t i t, tandis que les  s p i r i t i  ont fui (dans la traduction de Robert) ‒ se séparant, contrairement au désir de Cavalcanti, du  s p i r i t e l ‒ à la place de la rime pour rimer pauvrement avec surgit ! Vraiment, comment ne pas rire : esprit / surgit !

            Cette solution est d’autant plus incorrecte et insupportable car elle est une copie assez fidèle d’une traduction faite il y a plus de 80 ans par Henri Spitzmuller dans le premier tome de sa magnifique Anthologie de la Poésie Italienne (éd. Desclée de Brouwer, 1971), avec cette différence que Spitzmuller garde le « petit » avant « esprit » puisque lui, qui traduit en prose pure et simple ‒ en suivant sa ferme conviction que « la poésie » n’est pas possible dans la traduction de la poésie ‒ ne se soucie pas de deux syllabes de plus, ainsi :

lequel petit esprit fait pleuvoir des esprits !

Cela nous apprend beaucoup sur la déontologie traductoire de Danièle Robert! Non seulement qu’on découvre que la solution  s p i r i t e l – p e t i t  e s p r i t, quoique difficilement acceptable,  n’est pas son invention, mais que tout le vers traduit par elle est entièrement « emprunté » (« volé », dirait ouvertement le père de Mozart) à Henri Spitzmuller ! Si la solution de Spitzmuller était une traduction mot-à-mot de l’original, non seulement Danièle Robert, mais n’importe quel traducteur de ce vers, pourrait s’en servir ; mais ce n’est pas le cas. J’ai traduit ce sonnet et ce vers spécialement pour montrer que d’autres solutions sont possibles et certainement plus proches de l’original.

     Il faut chercher, car ce vers n’est pas facile si l’on veut rester dans le rythme et le sens, avoir une rime satisfaisante, et sauver cette image : spiritel spiriti, qui de 14 fait le 15. Danièle Robert n’a pas eu le temps, ni volonté, ni science de trouver une solution différente de celle de Spitzmuller. Quand je pense au moment où elle écrivait la note pour accompagner sa traîtraduction, la note dans laquelle elle cite deux différents commentateurs de ce sonnet, Gianfranco Contini et Giorgio Agamben, je peux supposer qu’elle le fait pour  c i e l a r e  celui qu’elle aurait dû mentionner, Henri Spitzmuller, et tout simplement informer son lecteur : « Ici, pour des raisons qu’il n’est pas difficile d’imaginer, je reprends la solution d’Henri Spitzmuler… », d’autant plus que Spitzmuller avait accompagné sa traduction par une note très précieuse dans laquelle il explique la nature de chacun des esprits dont il est question dans le sonnet.

     Par cet aveu elle n’aurait rien perdu, au contraire. La même chose que pour son vol de ma solution « À mi-chemin… » dans la première version de ma traduction du début de l’Enfer, vingt ans avant la sienne, ce qu’elle a fait sans doute en récitant Valéry : ni u ni connu, et que son ami et commantrateur Michele Tortorici avait proclamé sa « nouveauté absolue » ! Si Danièle Robert pense que les « spiriti » dorment, et que le Spiritel est mort, qu’elle sache que non !

(à suivre).

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