SUR LES VIRUS, LES PARASITES ET UN CONTRAFACTUM DE DANIÈLE ROBERT

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire
par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018).

SUR LES VIRUS, LES PARASITES ET UN CONTRAFACTUM
DE DANIÈLE ROBERT.

Si je pose la question : « Danièle Robert, a-t-elle jamais dans sa vie écrit un sonnet ? » ‒ et quand je dis « un sonnet » je pense à un poème non seulement de quatorze vers, mais tout autre soumis à des règles strictes de cette forme, comme sont les sonnets qui se trouvent dans le recueil RIME de Guido Cavalcanti ‒ je connais la réponse : Non, Madame Robert n’a jamais écrit un tel sonnet dans sa vie*.

* Elle s’est jetée ‒ comme dans le cas de Dante ‒ à la traduction des poèmes de Guido Cavalcanti (à la prière explicite de Guido C. : Guido me prega… osa-t-elle ainsi titrer la préface des RIME) sans aucune préparation préliminaire pratique. Elle n’a pas même suffisamment, à fond, par exemple, lu les bons poètes français du Moyen Âge ‒ Rudeboeuf, Pisan, Orléans, Chartier… ‒ encore moins de la Renaissance ‒ Scève, toute la Pléiade, d’Aubigné, même La Fontaine ‒ où elle pouvait spontanément, comme respirer, apprendre l’art de rimer !  C’est pourquoi, quand on observe son « art rhétoriqueur », toutes ces maladresses dans le rythme et la rime, tous ces accords discordants, on est à certains endroits tenté de penser que ce n’est pas une Française qui traduit, mais une Étrangère, et encore mal !

Parmi les poètes autour de Cavalcanti, deux sont spécialement intéressants ‒ car nous avons pour le moment oublié Dante ‒ Guido Orlandi et Gianni Alfani, que j’ai déjà analysés dans les articles précédents. Mais, avec Danièle Robert, ce n’est jamais assez ni fini! N’importe quel sonnet traduit par elle est, non un « grenier à fautes » ‒ comme disait Littré pour toute traduction de Dante en pensant aussi à la sienne de l’Enfer, s’entend ‒ mais une vraie caverne pour laquelle n’existe aucun « Sésame » surtout pour en sortir ! C’est pourquoi j’ajoute ici quelques (très subtiles) remarques, car c’est en elles que repose le vrai mystère du « trobar » d’un traducteur. Le rare sonnet de douze vers de Guido Orlandi commence par une phrase-proverbe qui fait penser à certaines parfois rencontrées chez Dante :

Per troppa sottilianza il fil se rompe…

Comme tous les vers proverbiaux, celui-ci est aussi ‒ mais dans le meilleur sens ‒ plat, pour être plus facilement compris et remémoré par tous, même des enfants. Ce n’est pas le cas dans la version traduite de Danièle Robert :

La corde trop ténue, elle se brise…

Tout près de l’original, le vers traduit est de même coup la négation de soi-même. Sans entrer en discussion qui pourrait sembler trop pédantesque, pourquoi Danièle Robert traduit « le fil » par « la corde » et « se rompe » par « se brise » (à cause de la rime, d’accord) et non « se rompt », le grand virus dans sa traduction s’est introduit après la virgule : , elle… Qui est elle ? la corde ? non uniquement, car  e l l e, surtout après cette virgule, peut être plusieurs autres choses, où même personnages ! Je vois par exemple une danseuse (sur la corde) qui se b r i s e  en tombant puisque la corde a été trop ténue ! Au lieu de s’exprimer simplement et d’éviter ce hiatus ‒ ténue, elle… ‒ virus rythmique désagréable:

Trop ténue la corde se brise…,

tandis que pour avoir le bon nombre de pieds ‒ contrainte qu’Orlandi a magnifiquement résolue par : sottiglianza ‒ elle pouvait ajouter quelques syllabes parasites, par exemple :

Quand elle est trop ténue la corde se brise…,

ou, pour avoir un vers graphiquement plus court :

Si elle est trop ténue la corde se brise…

Dans ces deux dernières propositions il n’y a aucun doute que  e l l e  est  la  c o r d e ! Si elle avait écrit une centaine de sonnets réguliers à ses débuts, Danièle Robert saurait faire la différence entre le virus ‒ une solution (ici : , elle) qui détruit tout le vers ‒ et le parasite qui est là pour nous rappeler qui nous sommes devant le texte et son auteur, surtout quand ils s’appellent Dante ou Cavalcanti : humbles qu’une logique éternelle asservit*.

* Danielle Robert avait l’occasion, avant celle au début même de l’Enfer, d’utiliser son fameux é t a n t  qui ici siérait beaucoup mieux :

Étant trop ténue la corde se brise…

Je dirais même que c’est la meilleure solution, mais le mal est fait, elle a choisi la pire, et restera convaincue que c’est la meilleure, ensemble avec ses collaborateurs Michele Tortorici ou Pierre Parlan qui ne manqueront pas de chanter ses louanges illimitées à la première occasion venue !

Quand on veut cacher ce qu’on ne voit pas dans le vers (sic !), on le tend trop et le vers se brise. Danièle Robert a pratiquement brisé chaque vers qui exigeait d’être mieux vu, derrière elle reste un cimetière des vers brisé. Voici un autre exemple, le premier vers du sonnet de Gianni Alfani que j’ai aussi longuement analysé dans un article précédent :

Guido, quel Gianni ch’a te fu’ altr’ieri…

Ici, Robert a gardé le nom de Guido (Cavalcanti) au début du vers ‒ ce qui pourtant nous rappelle irrésistiblement l’inoubliable calembour : Lapo, toi et moi, Guido, je voudrais… ‒ mais dans la suite elle a commis deux graves et différentes fautes :

Guido, quel Gianni qui vint l’autre soir…

Gianni qui vint, traduit Robert, tandis qu’Alfani dit : a te fu, a été chez toi ‒ cette importante précision n’existe pas dans sa traduction ! Chez Danièle Robert le lecteur voit que Gianni (Alfani) informe Guido (Cavalcanti) « qu’il vint », mais ne dit pas « où » et le virus appelé « danseuse » découvert dans l’analyse du vers d’Orlandi, se déclare ! Car nous pouvons lire ce vers traduit par elle, ainsi (par exemple) :

Guido, quel Giani qui vint l’autre soir
chez notre ami Dante, te salue, etc…

Danièle Robert est ou a été, sans doute, une sérieuse professeure des langues, et elle ne devrait pas se permettre de confondre la concordance des temps verbaux, car : « qui vint » et « qui a été » sont deux actions très différentes, presque contradictoire, et si à cette inexactitude nous ajoutons absence de « a te, chez toi » nous pouvons conclure que Danièle Robert a creusé un nouveau petit trou dans son cimetière des vers brisés.

       Et ce n’est pas fini ! Comme elle a traduit tout à l’heure « rompe » par « brise » pour avoir une rime inouïe avec « emphatise » (mais, passons) dans le vers d’Alfani elle traduit l’expression « altr’ieri » par « l’autre soir » ‒ pour le besoin de la rime, avec poignard ‒  tandis qu’il fallait dire : « l’autre jour ». J’imagine très mal que le poète Alfani rendait visite à son ami le soir. Henri Spitzmuller ‒ dans sa magnifique anthologie ‒ qui traduit les vers en plate prose mais avec grande clarté, traduit cet « altri’eri » par « l’autre jour* ».

*  Il est intéressant de souligner que cette expression « altr’ieri » apparaît dans les poèmes de cette époque et obligatoirement à la place de la rime, même dans le troisième sonnet de Forèse Donati dans la tenson avec Dante : altri’eri /Aldaghieri ! Henry Cochin, traducteur de Vita nova de Dante, donne aussi dans le sonnet XV une intéressante solution : l’autre hier. Robert avait donc plusieurs possibilités de choisir et elle a fait le moins bon choix, en usant une « fausse rime ». False rime usare… : si Guido ‒ qui ne l’avait rien prié, comme elle se vante dans le titre de sa préface ‒ voyait toutes les rimes qu’elle a employées en traduisant ses RIME, il trouverait qu’au moins les 99% sont  f a l s e. C’est quand même trop.

Deux sonnets, deux premiers vers, et combien de brisures ! Danièle Robert, quand elle traduit « a te fu » par « vint » pense que le lecteur va sous-entendre que le poète Alfani est venu chez le poète Cavalcanti ; et comme il est venu, car elle traduit ainsi, « hier soir », ce lecteur, doit-il sous-entendre que le poète Alfani avait passé toute la soirée ‒ dîné, parlé de la poésie et des dames florentines ‒ et peut-être dormi chez son ami ! Non, ces poètes se rendaient visite dans la journée, il suffit de lire attentivement le premier vers d’un sonnet de Guido Cavalcanti à Dante, toujours dans les Rime :

I’ vengo ’l giorno a te infinite volte…

Ici, Danièle Robert s’est dépassée elle-même et d’un vers « simple comme les haricots » ‒ comme on dit chez moi ‒ a fait le vrai cauchemar ! L’idée lui est venue soudainement de faire un contrafactum et le premier mot, verbe I’ vengo, je viens, lui a suggéré le chiffre vingt par lequel elle remplace et encore une fois totalement détruit l’image, infinite volte, maintes fois, car Cavalcanti ne serait pas poète digne d’intérêt s’il employait des images « nues, explicites », telles que Robert lui impute :

Vingt* fois par jour je suis à tes côtés…

* Car, il est assez téméraire commencer la traduction par un nombre, vingt, qui ne se trouve pas dans l’original et dont lointain cousin, infinite volte, infiniment de fois, attend à l’autre aile du vers ! C’est d’autant plus regrettable puisque  v i n g t (20) est un des plus beaux mots de la langue française ! Et c’est un Étranger qui le dit.

Même cette traduction telle-quelle montre que les deux poètes se rencontraient infiniment de fois par jour, ‘l giorno, mais jamais le soir, encore moins la nuit ! Malgré tout, ces trois contrafactums : vengo-vingt ; a tte, à tes ; volte-côtés ‒ quoique avortés ‒ sont à retenir ! Elle voulait se faire copine de Coppini…
Dans ce vers elle n’a pas feint de ne pas voir l’expression a tte ‒ la même qui se trouve dans le premier vers chez Orlandi ‒ mais elle la traduit mal, en suivant son très malheureux contrafactum ‒ a tte, à tes (côtés) ‒ au lieu chez toi, car l’expression à tes côtés est réellement inadéquate : on voit Cavalcanti qui voit Dante dans une rue étroite de Florence, qui se met à ses côtés, marche et parle un peu avec lui, puis s’éloigne, et ainsi une vingtaine de fois. C’est caricatural, il faut le dire, puisque le vers de Cavalcanti est plus que clair : I’ vengo… a te, Je viens… chez toi ! Si Robert ne voit pas la différence entre « à tes côtés » et « chez toi », elle est dans le grand problème*.

      * L’expression « infinite volte, infiniment de fois » est certainement exagérée, c’est le côté surnaturel et fantastique de ces poètes dont les très naturels commentateurs n’ont jamais dit un seul mot. Mais le traducteur doit protéger ce « côté ».

Si on « descend » plus profondément dans ces sonnets, on découvre que sous ces premiers vers se trouvent de réelles failles dans sa traduction où l’on voit combien Danièle Robert est loin de comprendre cette « structure voulue par l’auteur » (c’est son expression qui a eu et a encore beaucoup de succès chez les journalistes qui l’ont interviewée). Faute de place, je donne un seul exemple mais vraiment lourd de signification. La deuxième partie du troisième vers du sonnet de Guido Orlandi, celui de douze vers :

 … non drizza’al vero :

Robert traduit correctement :

 … ne visent pas le vrai,

mais quatre vers après, quand Orlandi fait l’effet de la rime intérieure et en même temps un magnifique « écho » de deux fois trois syllabes, ainsi :

     traballa spesso, non loquendo intero :
ch’Amor sincero… non piange né ride ‒

Robert est encore une fois totalement absente, perdue, et fait n’importe quoi :

     souvent trébuche, ne sachant pas parler,
car Amour vrai     ne pleure ni ne rit.

À ce couple de deux rimes bien inventé par Guido: intero-sincero, Danièle Robert répond par parler-vrai ! Sans se rendre compte qu’elle a déjà employé l’adjectif vrai, à la fin du troisième vers, déjà cité, de ce même sonnet ! Pour elle vero et sincero sont donc deux mots synonymes, peut-être dans son dictionnaire de la langue italienne ‒ mais ne le sont pas dans le poème d’Orlandi ! Aucune mémoire ‒ sinon, comment expliquer la répétition du   v r a  i  employé quatre vers plus haut ? ‒ ni rimagination chez Danièle Robert ! Car traduire correctement le sens visible des vers n’a pas un grand sens pour celui qui a décidé de satisfaire à ces contraintes stilnovistes auxquelles elle devrait être spécialement sensible comme rédactrice d’une collection qui porte ‒ ou a porté ‒ un tel nom, Stilnovo ! Guido me prega, Stilnovo… que les mots vingt fois vains. Traductrice vain/cue !

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