« POUR LES BESOINS DE LA RIME »

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire et des Rime
par Danièle Robert
(Actes Sud, 2016, 2018 ; Vagabonde, 2012.)

 

 « POUR LES BESOINS DE LA RIME »

Pour les besoins de la rime, ou Pour la rime, sont deux expressions ‒ avec une légère nuance dans le sens ‒ que parfois Danièle Robert ‒ pour justifier ses choix et solutions ‒ emploie dans ses commentaires qui accompagnent sa traduction de l’Enfer et du Purgatoire, et on aura sans doute l’occasion de les rencontrer dans les commentaires de sa version du Paradis. Oser écrire Pour les besoins de la rime ou Pour la rime, dans un pays ‒ comme d’ailleurs dans tous les pays de l’Europe (bornons nous) ‒ où la rime est rejetée et ouvertement détestée et par les poètes et surtout par les traducteurs, sonne optimistiquement et personnellement me touche*.

* Elle en parle très courageusement ‒ à l’appui de différentes citations ‒ sur les pages 18-21 de sa préface pour l’Enfer, en oubliant de dire que, une quinzaine d’années avant elle, je disais la même chose sur cette même question : est-il possible, et comment, de traduire La Comédie en respectant la tierce rime ?

Si je parle de sa traduction de Cavalcanti c’est aussi à cause de ce lien qu’elle-même souligne entre les RIME et LA COMÉDIE : « C’est dans cet esprit et à la suite de la traduction et de l’édition critique* que j’ai donnée des Rimes de Guido Cavalcanti que j’ai entrepris une traduction de la Commedia. »

* Je n’ai jamais vu une « édition critique » signée comme elle l’avait signée en se mettant, sur la couverture des RIME, au même niveau que le poète traduit !

Déjà dans son Cavalcanti D. Robert emploie une de ces expressions par lesquelles  commence ce texte : pour la rime. Il s’agit d’un sonnet ‒ unique dans la production ou de ce qui est resté de la production du poète Guido Orlandi ‒ celui dans lequel Orlandi, en provoquant Cavalcanti, avait raccourci les quatrains à six vers et créé un sonnet de douze lignes ! Robert nous explique scolairement  qu’il s’agit « d’une forme populaire dans la poésie amoureuse » et ne remarque pas une chose beaucoup plus solaire et plus essentielle pour la poésie : ayant trouvé, après deux assez ordinaires, rompe et pompe, une simple rime composée de deux syllabes séparées ‒ som pe’, son pied ‒ le poète, conscient de sa trouvaille, avait décidé de s’arrêter là ‒ pour la beauté de la rime !

* Mais cet énigmatique contemporain de Dante sait que cet arrêt peut provoquer le mécontentement du lecteur ; pour éviter la fureur de celui-ci et pour assurer à son poème le nom du sonnet, il prolonge la rime btenèro ; vero ; intero ‒ à l’intérieur du septième vers et crée une belle image et une rime vraiment sonore :

                                   ch’Amor sincero

Tout est donc là d’un sonnet, il ne manque que la quatrième rime a, mais c’était prévu dès le début !

C’est ce qui manque à la formule de Danièle Robert dans sa défense de la rime. Au lieu d’essayer de trouver une  b e l l e  et étonnante, en même temps simple et composée, une rime française ‒ pour ainsi justifier l’arrêt exceptionnel ‒ elle se contente de traduire som pe’ par son pied, mais qui ne fait plus le trio avec deux rimes précédentes, rompe et pompe, mais rime maigrement avec parler : son pied-parler ! Elle a raté une occasion rare de lever l’acte de traduire à un niveau nouveau.
Mais elle n’a pas encore fini avec les douze vers du sonnet magique. Entrée dans les tercets, elle voit un schéma qui déjà annonce la terza rima de Dante avec un choix de mots qui montre qu’Orlandi, comme Dante et Cavalcanti, était sensible ‒ aux moments solemnis ‒ non seulement au nombre des syllabes mais aussi au nombre des lettres dans les mots :

                                   ride ‒ fema ‒ divide ‒ sema ‒ vide ‒ tema,

                                                   (c ; d ; c; d ; c ; d)

et comprend qu’elle ne pourra pas le satisfaire. C’est là où commence son cauchemar pendant lequel elle écrase d’abord le schéma mystique d’Orlandi en :

                                   rit ‒ femme ‒ désuni ‒ pas ‒ toi ‒ lame.

                                                    (c ; d ; c ; e ; e ; d)

et au dernier moment fait appel à la Rime, non pour sa beauté mais au secours ! Sans expliquer pourquoi elle a détruit le schéma proposé par Orlandi, elle dit simplement dans la note : « Je remplace, pour la rime, la métaphore par une autre ».
Quelle est cette métaphore ? Il s’agit de balestro, arbalète, une version de l’arc pour jeter des flèches. Le mot d’autant plus intéressant qu’il apparaît quelque part dans La Comédie de Dante. C’est avec les flèches de cet instrument dangereux qu’Orlandi menace Cavalcanti en disant :

Dal mio balestro guarda ed aggi tema ;

ce que dans une traduction plate signifie :

De mon arbalète prends garde et crains.

Mais pour avoir la rime avec femme, trois vers plus haut, Robert remplace la métaphore, comme elle le dit, transforme l’arbalète en lame et obtient une nullité (vous verrez vite pourquoi et comment):

Crains donc et garde-toi bien de ma lame. (!)

Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une arme plus dangereuse que Danièle Robert suggère au poète qu’elle traduit ‒ de toute façon leur conflit est fictif ‒ mais le mot lame, qui a remplacé le mot arbalète est réellement dangereux et portera une grave blessure au poème que Danièle Robert est en train d’introduire une fois pour toute dans la langue française ; puisque par le même coup sa lame percera aussi le sonnet suivant ‒ fu rotto il petto e l’ombra / con esso un colpo…, Enfer, XXXII, 61-62  ‒ dans lequel Guido Cavalcanti répond aux menaces de Guido Orlandi et dans le cinquième vers dit :

Perché sacciate balestra legare

et dans la traduction de Danièle Robert :

Bien que sachiez l’arbalète bander !

La traductrice du sonnet d’Orlandi avait entre-temps oublié qu’elle avait remplacé l’arbalète par la lame ; et au lieu de continuer dans cette direction, dans sa  m a l a  v i a  t i e n i,  Enfer, XVII, 111, même au prix d’être très critiquée en faisant dire à Cavalcanti:

                                   Bien que sachiez la lame (utiliser)

‒ Danièle Robert montre, pour une nouvelle fois, qu’elle est totalement absente de ce qu’elle traduit ! C’est une terrible conclusion, terrible mais confirmée par une erreur numérologique ‒ encore une ! ‒ dans ce même sonnet, car sa note « Je remplace, pour la rime, la métaphore par une autre » se trouve sous v. 14, comme si le sonnet en question avait 14 et non seulement 12 vers ! Cette coquille serait pardonnée si elle avait trouvé une vraiment belle solution pour ce vers ; mais elle n’a pas trouvé.
Comme avec les distiques du texte précédent, et toujours conscient qu’il est facile de critiquer les traductions des autres, mais aussi convaincu qu’une traduction est la meilleure réponse, j’ai essayé de traduire les deux tercets :

                                                                *

car Amour sincère     ne pleure ni ne rit,
mais y mène souvent homme ou femme :
les a-t-il séparés ? sous sa seigneurie pris ?
Et l’as-tu blessé ? et égratigné la trame ?
Lis Ovide : il sait mieux que toi ces cris.
Fuis mon arbalète et crains ma flamme !

                                                                 *

car Amour fidèle     n’a larmes ni rires,
mais y mène souvent mâle ou femelle :
les a-t-il divisés ? pris sous son empire ?
Et l’as-tu blessé ? et la germe où est-elle ?
Lis Ovide : car mieux que toi il s’en tire.
De mon arbalète protège-toi et plie l’aile.

                                                                  *

car Amour sincère      n’est ni triste ni gai,
mais souvent homme ou femme y mène :
les divisa-t-il ? ou les soumit sous son gré ?
Et l’as-tu blessé ? et où disparut la graine ?
Lis ton Ovide : mieux que toi il est prêt.
De mon arbalète crains car tu vis à peine.

Quand je traduis l’expression finale   a g g i   t e m a, aie peur, ainsi : crains ma flamme ; plie l’aile ; tu vis à peine ; etc, c’est un procédé allusif que je lui conseille vivement ; mais quand Danièle Robert remplace l’arbalète par la lame, et oublie de transporter cette « lame » dans le sonnet suivant, elle commet un acte d’insouciance aux conséquences sanglantes. Le texte poétique peut saigner.

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