ET HORIZONTALEMENT ET VERTICALEMENT (I)

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

Horizontalement

 

     Avant de se lancer dans cette « venuta folle » (Enfer, II, 35), c’est-à-dire la traduction terzarimée de LA COMEDIE, Danièle Robert avait traduit et publié Rime ‒ le titre que, maladroitement, elle ne traduit pas et crée déjà sur la couverture un malentendu, puisque cette édition est bilingue* ‒ de Guido Cavalcanti, le meilleur ami de Dante.

* Vraiment, comment un lecteur français, qui ne parle pas obligatoirement  la langue italienne, doit lire le titre proposé : RIME ? Le rimé (à l’italienne, les rimes) ou La rime (à la française, une rime)? L’éditeur «Vagabonde» pouvait éviter ce malentendu très simplement, en mettant sur la couverture le titre bilingue :

RIME / RIMES,

horizontalement, ou, mieux, symétriquement et verticalement :

RIME

RIMES

Dans ce livre se trouve un sonnet de Dante, dans lequel il propose, dès le premier vers, à Guido et leur ami commun Lapo, aussi poète, un voyage extraordinaire :

Guido, i’ vorrei che tu e Lapo, e io…

que tout traducteur, même débutant, traduirait par un mot-à-mot :

Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi…

Mais ne voulant pas être « tout traducteur », et encore moins « débutant-e », et sans doute pour s’opposer héroïquement aux traductions précédentes de ce poème, Danièle Robert à « tourné » ce vers de Dante, très simple et clair en soi, d’une manière qui lui ‒ à elle, Danièle Robert ‒ assure non une des plus hautes, mais la plus haute place dans une universelle anthologie des vers les plus traîtreusement traduits depuis la nuit des temps à nos jours, et après :

Lapo, toi et moi, Guido, je voudrais…*

* Ou cette « traduction avortée », comme elle appelle la plupart des autres traducteurs, il faut accepter comme l’exemple d’une poétique traductoire que Danièle Robert décrit dans sa préface pour l’Enfer :
« … une nouvelle harmonie qui ne sera ni toute à fait la même, ni tout à fait une autre… et c’est avec ce prix que l’œuvre originale peut vivre à travers d’autres langues, et défier le temps…»
Défier le temps, quels grands mots ou tout simplement parole, parole ‒ comme récitait Dalida ‒ qui, en pratique, produisent le plus souvent des monstruosités ; si Danièle Robert pense défier le temps avec ce vers de Dante, mais dans sa traduction, je lui dis sans fard que ce n’est pas une « venuta folle » mais une hallucination tout court.

Quel diavol ti tocca ? ‒ ce demi-vers du chant XXXII, 108, de l’Enfer me vient en visite lorsque j’écris cette version vertigineuse de Danièle Robert du vers de Dante. Ici, le Diabolus in Musica a joué sur la plus haute corde.
Comment, par quelle logique illogique Mme Robert a décidé de renverser l’ordre des mots (verbe i’ vorrei, je voudrais) et des noms (Guido et Lapo) dans ce sonnet épistolaire par excellence (et je ne sais pas faut-il terminer cette phrase par une exclamation ou un signe d’interrogation). Dante envoie son sonnet à l’adresse de son meilleur ami Guido, et ‒ on ne peut plus rationnellement possible ‒ met son nom au début (sinon où autrement ?) du sonnet. La traduction de Robert trahit déjà non seulement cette convention, mais crée une plus que cacophonie, puisque sa traduction permet une lecture à laquelle elle n’a pas pensée et qui est presque la seule possible (et grammaticalement exacte):

Lapo, toi et moi, (qui suis) Guido, je voudrais…,

grâce à quoi on peut conclure que c’est Guido qui écrit un sonnet ‒ invitation au voyage ‒ à son ami Lapo, tandis que de Dante, véritable auteur, il ne reste ni l’ombre de l’ombre ! Un cas vraiment exceptionnel dans l’art de traduire, quand le traducteur (pas n’importe lequel, mais Danièle Robert qui ‒ avant la publication de sa traduction ‒ savait que son Cavalcanti sera primé par l’Académie Française) élimine, exclut, exile l’auteur du texte qu’il ‒ qu’elle ‒ traduit !
Je disais que la lecture que je propose est grammaticalement plus exacte que celle de la version de D. R., dans une langue « bien problématique ». N’ayant pas compris l’importance de la position d’« io » fixé à la fin du vers, et les conséquences qui en sortiront ‒ c’est-à-dire l’« alchimie du Verbe » qui se produira ‒ la Robert a eu une fausse idée de terminer ce vers par le verbe je voudrais, qui par son son ‒ brusque et presque brut-al à cet endroit ‒ détruit tout l’onirisme du poème, d’autant plus que la rime par laquelle se termine, dans sa traduction, le quatrième vers du premier quatrain ‒ notre gré ‒ absolument trahit l’image de Dante qui ne dit pas nostro voler, mais vostro voler et mio, votre désir et le mien !
C’est vrai que tout le sonnet de Dante se développe dans le but de réaliser l’union entre  i o  et  v o i  (vostro voler et mio), mais Danièle Robert va trop vite ‒ car elle n’entend rien, son swinging contrepoint n’ayant rien avec celui prébachien de Dante ‒ et ne voit pas que cette union ne se réalise à la fin du premier quatrain, mais à la fin du dernier vers du sonnet : sì comme i’ credo saremmo noi, par un génial inversus ‒ toujours dans le goût prébachien ‒ très visible et audible si l’on réduit tout le sonnet au premier et dernier vers :

Guido, i’ vorrei che tu e Lapo e io,
sì come i’ credo che saremmo noi,

ou si on va plus loin et on réduit ce deux vers en io et noi :

io noi = ionoi

où nous pouvons reconnaître la lettre centrale du nom de Dante, ce qui permet la création de la croix carrée :

d
a
ioNoi
t
e

‒ dans laquelle la future initiale de La Comédie occupe la place centrale ! Dante, lettriste indépassé malgré toutes les inventions post-modernes ‒ puisque après Dante tout est « post-moderne » ‒ était certainement conscient de cet inversus et sans doute de cette croix.
Comment ne pas remarquer que ces deux vers ont la même longueur graphique et le même nombre de caractères, 25 + 25 = 50 ! Je vais plus profondément dans le premier vers, et dans  v o r r e i  je trouve  v o i, et la formule est complète :

voi + io = noi

D’accord, on peut me reprocher d’exagérer avec les longueurs graphiques ou le nombre de caractères ‒ tandis que je pense que Dante comptait le nombre des lettres dans un vers aussi bien que des syllabes ‒ on peut aussi me dire que  v o i  extrait de v o r r e i  est un hasard ‒ à quoi je répondrais qu’il s’agit là d’un des premier sinon le premier exemple de soggetto cavato, deux siècles avant Gioseffo Zarlino ‒ mais personne ne pourra me convaincre que Dante, en écrivant le premier vers de son sonnet, n’avait pas dans sa plume l’idée très précise de transformer par toute une série de particules alchimiques ‒ io mio rio disio poi noi ‒ ce  i o  du début en  n o i  final !
J’ai dit au début de mon texte que le premier vers de ce sonnet est simple et clair, et je ne le nie pas ; mais j’ajoute seulement que Dante, à partir de ce thème ‒ aussi simple et clair que l’Air des Variations Goldberg ‒ a fait un jeu de perles de verre, et Danièle Robert ‒ qui n’a rien vu ni compris de tout cela, ainsi que son ami Michele Tortorici, quoiqu’Italien, à qui elle a dédié sa traduction des Rime de Cavalcanti ‒ un épouvantail, ahi* !

* Au lecteur éventuel de ce texte qui doit s’étonner du ton « méchant » avec lequel je traite les traductions de Danièle Robert, je dis que tout cela n’est qu’une réponse à ses onze lignes ‒ auxquelles il faut ajouter les dix lignes de la note sur la page 17 ‒ quelles m’a consacrées dans sa préface pour sa traduction de l’Enfer, où elle a réussi de dire des choses aussi méchantes et inexactes sur moi et ma traduction de Dante qui obligent à une réaction.
Mais c’est vrai que je n’ai pas pensé, au début, que je me trouverai dans une telle mine des erreurs-horreurs dont sa traduction abonde.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.