OU : SES DEUX « TENTATIVES AVORTÉES »

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

OU : SES DEUX « TENTATIVES AVORTÉES »

Je mets, dans le titre de cet article, l’expression « tentatives avortées » entre guillemets, car c’est Danièle Robert qui a eu l’idée de nous proposer cette laide image en parlant d’autres (surtout de la mienne) traductions de La Comédie de Dante. Sinon, je n’emploierais jamais ce terme « avortées » en analysant les traductions poétiques, non seulement de Dante, même les moins réussies, si Danièle Robert ne l’avait pas employé, dans la préface, page 17, pour sa nulle traduction de l’Enfer, où elle juge exactement les traductions précédentes de La Comédie, comme « ces tentatives partielles, a v o r t é e s  ou encore irrecevables…*».

* Combien plus est acceptable la définition, aussi poétique qu’exacte ‒ je dirais même très bachelardienne ‒ d’Émile Littré qui dans la préface pour sa traduction, en langue d’oïl, de l’Enfer, publiée en 1879, dit que toute traduction de La Comédie n’est qu’« un grenier à fautes ».

         Tandis que celle de D. Robert est d’un grand mauvais goût.

Mais, quand il s’agit de ses propres solutions pour les premiers mots étant et alors,  tandis qu’en original on lit Nel pour Enfer, et Per pour Purgatoire ‒ par lesquels, dans sa traduction, commencent Enfer et Purgatoire, on peut vraiment parler d’un double avortement !
Le début de chacun des trois cantiques est comme la création d’un nouveau monde ‒ et je crois que Dante se sentait comme le créateur d’un nouveau monde en ces moments ‒ et exige une concentration absolue de tout traducteur, surtout de Danièle Robert qui s’est auto-proclamée la première qui rendrait en rimes triples « la structure voulue » de l’œuvre de Dante. Pour moi cette « structure voulue par l’auteur » commence déjà avec ces deux notes, Nel et Per, desquelles dans la traduction de Danièle Robert il ne reste que ces deux mort-nés, Étant et Alors*.

* Ils sont tels sous la plume de D. Robert, pas chez Dante, surtout  a l l o r a. Si elle avait plus souvent feuilleté le Dictionnaire des rimes de La Comédie, réalisé en 1916 par Luigi Polacco, le Triestin, elle aurait remarqué que Dante utilise ce mot même quatre fois comme la rime ! C’est une de ces rimes dans La Comédie que j’appelle les rimes d’appui, qui facilitent de temps en temps le passage sans grand bruit d’un vers à l’autre, c’est tout. C’est un mot qui presque n’a d’autre signification ni d’importance que celles-ci, je dirais neutres, et il n’est pas le seul ! Par exemple  a n c o r a, qui apparaît extraordinairement même vingt-quatre fois à la place de la rime, avec la même tâche qu’allora ! Ces deux mots auxiliaires peuvent avoir le même rôle dans la traduction rimée, surtout en français : allora-alors ; ancora-encore. Si parfois l’allora apparaît au début d’un vers ‒ Allor fu la paura un poco queta, Enfer, I, 19 ; Allor si mossi e io li li tenni dietro, Enfer, I, 136 ‒ il a toujours cette même fonction de « lier ». Mais commencer tout un Cantique par ce mot, comme c’est le cas avec le Purgatoire dans la traduction de Danièle Robert, c’est une aberration.
Il est non moins intéressant, pour comprendre le procédé rimique de Dante, que ces deux mots, allora et ancora, ne se trouvent jamais dans la même terzina, ne riment jamais entre eux : deux rimes d’appui n’ont rien à faire ensemble, Dante le savait bien, et cela dit beaucoup sur sa « philosophie versificatrice ». Mais ce sont des finesses dont Robert ne se soucie guère. Car si elle se souciait elle n’aurait jamais permis ‒ même plusieurs fois, comme j’ai remarqué ‒ que son alors se trouvât à la fin du dernier vers d’une terzina, tandis que chez Dante il n’est jamais à cette position et le plus souvent se trouve entre deux autres rimes ! L’allora de Dante, je répète, « lie » et « facilite » le passage d’une image vers l’autre, tandis que l’alors de Robert « tombe » à la fin, uniquement pour « rimer n’importe comment », pour « en sortir à tout prix », le plus souvent avec un désagréable effet rythmique  qui vraiment n’a rien de « swinguant »:

Voici les mots qui nous parvinrent alors, Enfer, V,  108 ;
L’une des berges dures nous portent alors, Enfer, XV, 1 ;
Si je n’avais pas vu ses liens alors, Enfer, XXXI,111 ;

Il y en a encore dans son Enfer; sans doute on en trouverait encore, dans le Purgatoire de Danièle Robert, de tels alors avortés !

 

ÉTANT

Quelle absence d’ouïe musicale, commencer une œuvre, si sonorement structurée, par une voyelle ! Et encore dans la faible forme ‒ si l’on peut dire ainsi ‒ du verbe être : 

Étant à mi-chemin de notre vie,

dont la platitude est confirmée dans le troisième vers :

                                                      la route droite ayant été gauchie.

Étant-Ayant est un accord, un écho insupportable tout simplement parce qu’il n’existe pas, n’étant pas « voulu », dans ce tercet de l’Auteur. On voit que le Diabolus in musica s’est introduit dès le début dans sa partition, ou plutôt dans son portable ! Si j’avais eu l’occasion de lui donner quelques leçons sur l’emploi poétique des mots de la langue française, j’aurais expliqué à Madame Robert qu’il faut éviter les mots ‒ surtout au début d’un tel monument qu’est La Comédie de Dante ‒ qui, phonétiquement, sont synonymes avec d’autres mots, comme ce malheureux étant ‒ lequel n’est même pas un mot mais le dérivé d’un mot ‒ qui permet, de son premier vers traduit :

                                   Étant à mi-chemin, etc.

  une ou deux lectures calambouresques :

                                   Étang dans lequel…, (lago del cor, Enfer, I, 20) ;

                                   Et tant de fois…, (Tant’è, Enfer, I, 7…) !

Étant est la punition pour celle qui voulut, à tout prix, être originale par rapport aux traductions précédentes, qu’elle qualifie comme « avortées et irrecevables » ; pour celle qui dans la suite de la traduction de ce vers, créa une « nouveauté absolue » (ainsi appelée sans honte par Michele Tortorici) en plagiant ma solution « à mi-chemin » proposée par moi dans ma première version « cobaye » de l’Enfer, en 1994 !
Oui, commencer la traduction d’un chef-d’œuvre par un É, et poursuivre en piquant-plagiant une solution dans une traduction déjà, d’après elle-Danièle Robert, « avortée », tout cela ne sont que les éléments d’une traduction réellement avortée.
Sincèrement, quand je pense et repense à cette entreprise brisée de Danièle Robert ‒ et d’Actes Sud, il faut ajouter, son éditeur ‒ j’ai un peu plus de compréhension pour une traduction intégrale et entièrement glosée du Dr L.-A Demelin qui en 1936 avait traduit le premier vers de La Comédie, ainsi :

                           Cette histoire commence en l’an mil et trois cents…

C’est plus honnête. On voit que le traducteur amateur de Dante n’a pas pour mission impossible de reproduire la « structure voulue par l’auteur » en français. Il est vrai que cette « paraphrase versifiée », ainsi appelée par le docteur Lemelin, a provoqué la fureur d’André Pézard ‒ qui à cette époque travaillait glorieusement sur son Dante ‒ et l’a fait dire que les traductions rimées sont à éviter, mais c’est un autre sujet.

 

ALORS

Après l’É, l’A ! Dans sa préface de l’Enfer Danièle Robert nous parle des effets « jazzys » et « swinguants », par lesquels elle voulait contrepointer sa partitura, mais le Diabolus in musica n’était pas sourd et, tel un méphistophélique esprit, l’a fait commencer sa traduction du premier vers du Purgatoire :

                                      Per correr miglior acque…

par un mot lequel, à cet endroit fatal du début d’une aventure extraordinaire, ne peut qu’encore plus accentuer sa nature « slang » (Alors, quoi ! ‒ par ex.) qui bizarrement rime avec le « swing », en provoquant un effet « domino » aux conséquences immédiates et terribles ! Car cet Alors élimine, dans la traduction de Robert, le verbe correr, athlétique ‒ rappelons-nous de la fin du chant XV de l’Enfer) ‒ et nécessaire comme tel au début de la course vers les étoiles ‒ et puis, dans sa destruction totale du premier vers du Purgatoire, non seulement place le troisième mot, miglior, à la rime du deuxième vers, mais le traduit par « heureux » comme si Dante se lance à la recherche du bonheur (idée animale, comme dit Paul Valéry) et non du   g r a a l   de la perfection formelle représentée un peu plus tard dans l’image « miglior fabbro » dans le chant XXVI de ce cantique !
Au lieu de garder l’ordre établi par le Poète ‒ Per correr miglior acque… ‒ Danièle Robert s’est permis une calambouresque inversion :

                                   Alors lève ses voiles la nacelle
de mes facultés pour les flots plus heureux…,

dans laquelle « les flots plus heureux » comparés aux « miglior acque » ne sont qu’une veduta kitch d’un poète de troisième rang, baroque, romantique ou celui qui traduit Dante. C’est ainsi que va le monde poétique de Danièle Robert : jazzy, swing, slang, kitch
Encore une fois elle n’a pas compris que garder, dans la traduction, tous les mots de l’original ‒ comme c’est la cas dans ce début du Purgatoire ‒ n’est pas une garantie de plus haute fidélité : elle n’a pas respecté leur  o r d r e,  et conséquemment a créé une absolue cacophonie.
Encore une fois elle n’a pas fait attention à l’emploi prémédité de certains mots par Dante qui, par exemple, au chant IV du Paradis, introduit le mot differentemente à l’intérieur du vers pour préparer son lecteur à la coupure en deux parties, differente et mente, dans le chant XXIV, vers 16 et 17 ! Si le differente/mente est une Grande Dissonance ‒ qui n’a pas encore attiré l’attention qu’elle mérite des musicologues, et encore moins des dantologues et des traducteurs ‒ digne des plus hardies créées postérieurement par les polyphonistes ‒ par exemple celle dans la Missa Scala aretina de Francisco Valls, mort en 1747 ‒ l’adjectif « miglior » est le mot-clé du Purgatoire qui devait rester dans la traduction à la place qu’il occupe dans l’original, et ne pas, de « meilleur », devenir « plus heureux » !
Danièle Robert est si loin de tout ce que je viens de lui dire que tout effort de la rappeler que ingegno de la fin du deuxième vers ne peut pas être traduit par le pluriel « mes facultés », ni les « acque » par « les flots », ‒ serait vain, pire : inutile !
Après toutes ces remarques, et pensant à ce sien énorme programme messianique, « rendre la structure voulue par l’auteur » ‒ qu’elle annonce dans sa préface de 2016, dont se sont accaparé tous les journalistes qui l’avaient abondamment interviewée, sans même comprendre sa signification ‒ je peux dire que devant La Comédie de Dante ‒ devant, car elle n’y est jamais entrée dedans ‒ Danièle Robert est restée une grande… absente, et sa tentative avortée.
C’est vrai que dans son cas ‒ car je ne crois pas que la traduction du Paradis qu’elle est en train de faire pourra changer quoi que ce soit, sauf empirer ‒ le fameux verbe italien
t r o v a r e ‒ devant lequel elle aurait dû faire une preghiera avant de se précipiter dans les « flots heureux » de la terza rima ‒ qui, traduit anagrammatiquement en français, donne (mais dans son cas seulement, je souligne) : a v o r t e r ! Ce n’est pas beau, mais c’est elle qui a commencé…
Oui ‒ comme elle appelle toutes les autres ‒ la traduction de Danièle Robert de deux premières Cantiques de La Comédie, est et avortée et Dies iraecevable !

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