UN ART DÉBROUILLARD DE TRADUIRE

Kolja Mićević

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

 par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

UN ART DÉBROUILLARD DE TRADUIRE

I

 Les leçons de géographie

Si Danièle Robert, dans le chant XXXII, 27, de l’Enfer, supprime la forme ancienne du nom du fleuve Tanaï ‒ que Dante ne connaissait que sous ce nom ‒ je pense qu’elle a tort, encore une fois de plus. Plutôt que de garder l’ancien nom « Tanaï » dans sa traduction, et de donner en commentaire une courte explication qu’il s’agit de l’actuel Don, grand fleuve russe ‒ célèbre grâce au titre d’un roman ‒ elle fait le contraire ! Comme si la contradiction ‒ elle aussi !‒ fosse la sua serocchia !

     C’est vrai que Don n’a qu’une seule syllabe, et Tanaï deux, trois, selon… ‒ ce qui ne facilite pas son traitement rythmique, c’est vrai ‒ mais la couleur de l’ancien nom du fleuve sied infiniment mieux à ce paysage de froid éternel décrit par Dante dans ce fragment, qui ressemble tant à celui décrit par Baudelaire dans le sonnet De profundis clamavi.

     Dans la terzina suivante, Danièle Robert continue cette pratique superficielle, lorsqu’elle adapte les deux nouveaux noms géographiques ‒ encore plus bizarrement que celui de Tanaï ‒ du tercet suivant du chant XXXII, toujours de l’Enfer:

                   com’ era quivi ; che se Tambernicchi

   vi fosse sù caduto, o Pietrapana

          non avria pur da l’orlo fatto cricchi.

‒ et fait craquer toute cette strophe, produit un vrai « drelin drelin », son incroyable proposition, qui sonne même joyeusement comparé au « cricchi » strident de Dante :

                                                           comme on le voyait en ce lieu, si bien

                                                       que Tambura ou Pania y tombant*

                                                      même au bord n’auraient pas fait drelin drelin.

Quelle simplification de l’art virtuose de Dante ! sans le moindre effort, pour sauver l’allitération « voulue par l’auteur » : Tambernicchi-cricchi  sont bien des rimes « âpres et rauques », comme le remarque Alexandre Masseron; et dont il ne reste, dans la version de D. R., que « drelin drelin »*.

             * Dans toute cette cacophonie il faut quand même remarquer que la traductrice n’a pas compris l’importance du signe graphique  » ;  » après la cinquième syllabe qui marque un important arrêt ; mais comment insister sur des détails quand les grands éléments de la « structure voulue par l’auteur » ont déjà sauté en éclat !

Vraiment, comment Tambernicchi, une montagne encore non identifiée par personne ‒ quoique Rivarol en dit : « montagne en Esclavonie » retenez ce nom ‒ peut devenir Tambura, si ce nom Tambura ‒ totalement anti-dantesque par sa forme et son son ‒ se rapporte à une autre montagne bien connue des Alpes, Stamberlicche ! Même si l’on émet l’hypothèse que Danièle Robert suppose ‒ mais elle ne suppose rien, elle cache même à son lecteur dans son commentaire qu’il existe une montagne répondant au nom de Tambernicchi dans le texte de Dante ! ‒ que Tambernicchi et Stamberlicche ne sont qu’une même montagne (comme certains commentateurs de Dante supposent) et même si l’on suppose que ce surnom Tambura existât à l’époque de Dante,  et que Dante le sût, c’est une raison de plus de ne pas utiliser ce mot Tambura ‒ non utilisé par Dante ‒ qui ni par sa position dans le vers traduit par Danièle Robert, ni par sa rythmique, ne correspond pas à la rime-image de Dante. Remplacer Tambernicchi par Tambura et Pietrapana par Pania, ce n’est pas ce qu’on appelle l’art de « traduire », c’est l’art de « se débrouiller » le plus rapidement possible, et que ça swingue, c’est l’art débrouillard, drelinquant!

     Comment dire autrement, si dans son commentaire D. R. écrit que Tambura et Pania « correspondent aux termes vagues utilisés par Dante dans ce passage », et ces « termes vagues » sont exactement Tambernicchi et Pietrapana !

     Je conseille à D. Robert, à propos de cette rime âpre et rauque, Tambernicchi-cricchi, de réfléchir un peu à la solution proposée par André Doderet, déjà en 1935, et reprise récemment par Marc Scialom ! Tous les deux ont vraiment, à la différence d’elle, respecté Dante.

     Ces trois vers nous permettent de suivre de très près l’habituel procédé versificatoire de Danièle Robert : effrayée par le Tambernicchi, ce « terme vague » de la fin du premier vers, elle prolonge à l’infini l’enjambement de Dante par lequel commence cette strophe, et com’ era quivi, comme c’était ici, devient : comme on le voyait en ce lieu, une façon de faire « tomber » cet effrayant Tambernicchi, mais sous le nom de Tambura, dans le vers suivant où la Pietrapana, chassée, elle aussi, de sa position de la rime, se joint à lui, elle aussi sous un autre nom, Pania ! Et les deux noms, Tambernicchi et Pietrapana, qui dans la strophe de Dante se trouvent l’un au-dessus de l’autre, à la fin du premier et du second vers ‒ une position menaçante mais certainement « désirée » par l’auteur ‒ les voilà l’un à côté de l’autre, prêts à s’embrasser, mais méconnaissables sous les faux noms Tambura et Pania ! Ce sont de très tristes heures de la traduction de Dante en français !

            Mais tout cela n’est qu’un épisode ‒ dont son éditeur pourtant devrait discuter avec elle et demander des réparations ‒ par rapport aux dégâts que Danièle Robert avait réussi à causer dans une autre terzine « géographique », celle du Purgatoire, chant XXX, ce qui montre qu’avançant dans sa traduction, ‒ entre le chant XXXII de l’Enfer et le chant XXX du Purgatoire ! ‒  elle n’a pas amélioré sa façon de trouvailler, mais l’a même dégradée.

 

II

Après les « faux noms », les « vents faux » de Danièle Robert

Voici les trois vers du chant XXX, 85-87, du Purgatoire, avec cette image « venti schiavi », dont la solution proposée par Danièle Robert dépasse ‒ mais à son dam ‒ tous les traducteurs passés et futurs :

                                        Sì come neve tra le vive travi

                                   per lo dosso d’Italia si congela

                                   soffiata e stretta da li venti schiavi.

Comme chaque tercet de Dante, celui-ci aussi possède ses difficultés, mais non moins des possibilités, tout dépend de celui qui traduit; par exemple cette image « vive travi » qu’il faut traduire courageusement, les vives poutres, et non en swinguant comme Robert : troncs de sapins vifs, car dans l’image de Dante il n’y a ni troncs ni sapins ! Il faut aussi remarquer une belle et discrète allitération «tra le vive travi, entre vives poutres », dont il ne reste trois fois rien dans la version de D. R., rien d’étonnant !

            Mais le problème n’est pas là.  Depuis qu’elle a fait le premier pas dans cette terzina, elle savait qu’à sa fin l’attendait l’examen final, « venti schiavi », pour lequel elle n’avait pas de solution ‒ car, même maladroitement, il faut rimer, non pas avec n’importe quel mot, mais avec le verbe latin : speravi, j’espérais, du tercet précédent! Et elle fait presque la même opération qu’avec Tambernicchi et Pietrapana, en « téléportant » l’image centrale du tercet, lo dosso d’Italia, le dos d’Italie ‒ l’image dont Dante était sans doute très conscient quant à sa position dans le corps de la terzinacomme une sorte d’échine et content de son « dessein géographique » ‒ du milieu du deuxième dans la seconde partie du premier vers, voici :

                                   Comme la neige sur le dos d’Italie…

Ainsi l’ordre des mots est détruit, gravement, « un coup de dés » a eu lieu, mais le pire se prépare ! Parce que, comme je viens de le dire, pour finir le tercet, Robert doit rimer ‒ puisqu’elle pense qu’elle est en train de réaliser la première traduction terzarimée en français, et elle se trompe ! ‒ et elle a une rime-idée salvatrice ; au lieu de traduire « venti schiavi » par les vents slaves, ou pareillement, par exemple les vents d’Esclavonie, ou les vents esclavons, ou même les vents esclaves, elle termine très mal sa terzine (car cette terzine en sien français n’est plus de Dante)  très mal-commencée :

                                   entre les troncs de sapins vifs se gèle

                                   quand soufflent et pressent les vents de Slovénie.

‒ et nous montre une fois de plus qu’elle n’est pas capable de « penser » toute La Comédie à chaque instant, une expérience qui demande des décennies de lectures ! Sinon, elle se serait souvenue que dans le chant XV de l’Enfer, Dante parle de Carentana ‒ qu’elle a correctement traduit par Carinthie, nom donné à cette région peuplée des tribus slaves dans le VIIe s. et valable encore au temps de Dante ‒ elle n’aurait jamais eu l’idée d’employer le nom actuel de cette république ex-yougoslave ‒ la Slovénie ‒ dont le nom, naturellement, n’existait à l’époque de Dante ! Pourtant, si nous supposons cette impossibilité que Dante pensait aux « vents de Slovénie » il aurait dit « venti sloveni* » ; mais il dit « venti schiavi », c’est-à-dire ceux qui soufflent de la grande plaine de Slavonie, appelée à son époque l’Esclavonie, comme l’appelle Rivarol, nous l’avons vu à propos de Tambernicchi.

* Même le traducteur slovène de La Comédie, Andrej Capuder, l’ancien ambassadeur de   Slovénie en France, à qui on pardonnerait, ou du moins comprendrait l’image « les vents de Slovénie » ‒ vu le long cheminement de ce pays vers son indépendance ‒ traduit ces « venti schiavi » dantesques sans faute, quoique au singulier, par « slovanski piš, le vent fort slave » ! La traduction d’Andrej Capuder est d’autant plus louable car il aurait pu très facilement remplacer le a par le e ‒ slovanski, slave, par slovenski, slovène ‒ sans troubler le rythme hendécasyllabique du vers, et transformer « les vents slaves » en « vents slovènes », c’est-à-dire les vents de Slovénie ! Mais il préférait être fidèle à Dante, ce qui n’est pas le cas de Danièle Robert.

Mais Danièle Robert voulut une fois de plus être différente de tous les traducteurs précédents (et futurs, sans doute) quant à cette image, non moins merveilleuse que « vive travi », de la même strophe, et a proposé la pire, l’inimaginable solution qui gauchit complètement cette rare rimagination ‒ vive travi / venti schiavi ‒ aussi claire qu’équivoque de Dante qu’il a peut-être « tirée » du nom d’Esclavonie. Robert dirige, tout simplement, son lecteur-touriste dans la mauvaise direction ‒ mala via ! ‒ vers le Nord au lieu de l’Est ! Ou elle a voulu faire un clin d’œil à ses possibles amis slovènes ?*

* C’est une pratique légale et sympathique ‒ par exemple, j’ai terminé ma traduction en serbe de Philomène de Chrétien de Troyes avec l’acrostiche du nom de ma femme ; aussi, j’ai introduit anagrammatiquement (et rimant) mon nom de famille dans l’avant-dernier chant de La Comédie en serbe ; ma traduction en serbe du Purgatoire commence par l’acrostiche : DANTE… etc. ‒ à condition que cela ne nuise pas (trop) au texte traduit et que ce ne soit visible qu’à ceux qui savent voir !

        Danièle Robert n’a pas réussi son géographique examen. Et amen !

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