TRADUIRE, TANT NUIRE

   Kolja Mićević

TRADUIRE, TANT NUIRE

La traduction gauchie de l’Enfer et du Purgatoire

par Danièle Robert (Actes Sud, 2016, 2018)

Veltro ‒ peltro ‒ feltro

Ici ‒ autrement qu’avec aleppe remplacé par un ahi absurde, quand le seul problème était de ne pas toucher au vers de Dante et de le laisser tel-quel ‒ les difficultés se posent avec ces trois mots, et elles ne seront jamais, ni par personne, définitivement résolues !  Pourtant de Danièle Robert, dont l’éditeur promettait une traduction qui allait enfin restituer en français « la structure voulue par l’auteur » on attendait beaucoup plus ! Ce qu’elle propose est la pire des solutions, la traduction « glosée » ! Je n’ai rien contre une traduction entièrement glosée, comme celle du Paradis, de Philippe Guiberteau, par exemple, mais introduire soudainement ce procédé dans une traduction en vers ‒ qui se veut la première traduction terzarimée en français, ce qu’elle ne sera jamais ‒ ne peut que choquer et, inévitablement, produire des petites diableries.

     Veltro. C’est un chien de chasse, et le Lévrier est son fidèle homonyme français. Au lieu de garder ce juste mot et toute cette image suggérée par Dante, Robert l’appelle chien, mais tout de suite le commente, c’est-à-dire « glose », et la terzina de Dante, avec ce Veltro à la fin du vers :

                                   Molti son li animali a cui s’ammoglia,

                                e più saranno encora, infin que ’l Veltro

                               verrà, che la farà morir con doglia ‒

devient une nouvelle diablerie dans sa traduction :

                                   Avec beaucoup d’animaux elle fraie

                               et plus, jusqu’à ce qu’un chien providentiel

                               vienne violemment la mort lui donner.

Une terzina senza rima, puisque fraie-donner n’est pas la rime, sauf dans le carnet des rimes de Danièle Robert ; car le « et plus » est non seulement l’imprécise traduction de l’image de Dante ‒ on ne voit pas à quoi ce « et plus » se rapporte, au « fraie » ou à « beau-coup d’animaux » ‒ mais est trop court pour « e più saranno ancora » ; tandis que « vienne violemment la mort lui donner » ressemble plutôt à une construction grammaticale allemande ‒ où le verbe vient obligatoirement à la fin de la phrase ‒ ou à la phrase prononcée par quelqu’un qui n’a pas encore correctement le français appris. Car ce n’est pas une inversion dans le goût de Dante, mais une maladresse rythmique et rimique d’une débutante. Comme ici elle ne rime pas, elle pouvait « normaliser » l’ordre des mots, ainsi :

vienne lui donner la mort violemment

ou, plus rythmiquement :

 vienne lui donner* violemment la mort.

                 * Si j’attire l’attention du lecteur sur ce verbe donner, qu’elle a maladroitement et pour avoir un semblant de rime, mis à la fin du vers, c’est parce que Robert fait avec ce même verbe, mais dans le Purgatoire, XXX, 126, une pareille inversion qui sur très peu d’espace détruit un si beau vers :

                                               questi si tolse a me, e diessi altrui…

                                               il me délaissa, à autrui se donna.

                En commentant ce vers, Robert essaie de justifier sa traduction, parle de l’emploi du « neutre, autrui », ne remarque pas l’hïatus (à autrui) et sans doute pense que c’est un bon signe si l’aoriste du verbe donner ressemble à la donna (dame en italien) ! Pourtant elle se trompe gravement, comme souvent, car la seule bonne solution est celle qui garderait la liaison et, qui mettrait le verbe donner à la bonne place, et le « neutre altrui » au pluriel, comme Dante le suggère :

                                               […], et se donna aux autres.

Mais, il faut aussi remarquer que « violemment » trahit, ne traduit pas correctement, tant nuit à l’expression de Dante, « con doglia, avec douleur, douloureusement ». Réellement on peut dire pour Danièle Robert que, quand il s’agit d’elle, traduire c’est tant nuire ! Tout cela est à refaire. Mais le comble de son combat avec le Diabolus, c’est l’adjectif providentiel que ne pouvait inventer personne qu’une maladroite versificatrice, et qui, avec ses quatre syllabes, provoque un vrai séisme parmi les mots du tercet, en « chassant » de même coup son chien à l’intérieur du vers ! Bien sûr, Danièle Robert explique longuement dans son commentaire, pourquoi son chien est un « chien providentiel », mais le mal est fait qu’aucun commentaire ne peut réparer. Si elle avait traduit Veltro par Lévrier, ou même Chien, et si elle l’avait « fixé » à la fin du vers, là où est sa seule place dans « la structure voulue par l’auteur » ‒ elle aurait eu le droit, dans son commentaire, de l’appeler « chien providentiel » ‒ et pourquoi pas un « chien exterminateur » ?‒ ce qui est une image assez quelconque ; mais ajouter à Dante, dans son texte, un tel adjectif ‒ et cela uniquement pour avoir une triple rime caricaturale : providentiel-agnel-ciel, en face de celle de Dante d’une vertigineuse symétrie, car chacun de ses mots uniques est composé de six lettres et tous les trois ensemble ont six syllabes (vel-tro-pel-tro-fel-tro) ou dix-huit lettres ‒ est la voie la plus directe et la plus sûre de détruire l’allégorie ! 

                             Questi non ciberà terra né peltro,

                        ma sapïenza, amore e virtute,

                        e sua nazion sarà tra feltro e feltro.

                             Il ne se nourrira pas de terre ni d’agnel

                        mais de sagesse, d’amour et vertu ;

                        sa naissance sera entre ciel et ciel.

Car Robert nous jette la poussière dans les yeux quand elle dit qu’elle a voulu « poursuivre l’allégorie en remplaçant ce mot (peltro) par le nom d’une monnaie d’or qui a eu cours du XIIe au XVe siècle » ; mais, au contraire, par cette opération elle détruit l’allégorie ‒ comme c’était le cas avec l’adjectif « providentiel » un peu plus haut ‒ de Dante*!

* La monnaie d’or dont Danièle Robert parle n’était pas en cours entre XII et XV s.,comme elle dit, mais entre XIII et XV s., une imprécision pas si grave ; mais ce qui est grave dans son adaptation c’est qu’agnel a été frappé depuis le début de 1311 (et le premier chant de l’Enfer a été terminé depuis longtemps) par Philippe le Bel, le fait qui pourrait donner l’idée au lecteur de ce vers ainsi adapté par D. R. que le futur Sauveur d’Italie (son « chien providentiel ») ne goûtera pas l’argent qui porte la marque de ce roi de France ‒ que le poète haïssait spécialement ‒ mais peut-être ne sera pas indifférent aux autres « monnaies d’or en cours ». Danièle Robert donne preuve que les commentaires peuvent aller dans toutes les directions, n’importe comment! Son malheureux agnel me fait penser à un vers de François Villon dans lequel il introduit un  a g n e l e t, car le Parisien banni jouait beaucoup ‒ et Dante jamais, fiorin excepté ‒ avec les noms des différentes monnaies, d’or ou non.

Car Danièle Robert ne nous dit pas si Dante connaissait où parlait même quelque part dans ces œuvres de cette « monnaie d’or » qu’elle lui impute dans son vers et le corrompt ? Sa proposition avec « agnel » me semble trop tirée par les cheveux ou, comme dirait André Pézard, « c’est voir dans les mots ce qui n’y est pas » !

            Cette pensée de Pézard est valable pour sa traduction du dernier vers qui se termine par l’image très connue « tra feltro e feltro » ; car D. Robert a choisi la moins convaincante des solutions pour ce vers, sans doute parce que l’image « entre ciel et ciel » lui a suggéré une potentielle, même salutaire triple rime ‒ qu’elle cite fièrement dans sa note : providentiel-agnel-ciel ‒ mais trop quelconque pour entrer dans le Rimario de Dante !

            Beaucoup plus qu’au « entre ciel et ciel », je crois au commentaire de ce vers donné par Lodovico Ariosto qui sans doute pensait à cet énigme en proposant, comme poète, son explication pour ces trois mots rares, en écrivant cette octave dans son Orlando furioso :

                        Poco era men di trenta piedi, o tanto,

                             ed egli il passo destro come un veltro,

                        e fece nei cader strepito, quanto

                             avesse avuto sotto i piedi il feltro :

                        et a questo e quella affrappa il manto,

                             come sien l’arme di tenero peltro,

                       e non di ferro, anzi pur sien di scorza:

                            tal la sua spada, e tanta è la sua forza.

Cette idée du feutre ‒ modeste, même pauvre origine du Sauveur ? ‒ était proche du grand Michelange, passionnant commentateur de Dante, qui a décidé d’être enterré avec un simple chapeau de feutre, il semble ! Un commentaire d’outre-tombe.

            Enfin, l’explication « géographique » de ce vers ‒ entre Feltro et (Monte)Feltro ‒ n’est pas à exclure. Mais, Danièle Robert est très faible en géographie ‒ dont je donnerai la preuve dans le prochain texte ‒ comme elle l’est en numérologie, nous l’avons vu dans un texte précédent, quand elle n’a pas su reconnaître le chiffre-clé 15 dans l’acrostiche VOM (chant XII du Purgatoire) en ignorant toute une terzine sans laquelle cet acrostiche ‒ que D. R. n’a même pas essayé de restituer dans sa traduction plus en plus plate ‒ n’a pas de sens.

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