« devenir fou » ou comment ne pas traduire

« DEVENIR FOU » OU COMMENT NE PAS TRADUIRE : UNE TRADUCTION

« GAUCHIE » DE L’ENFER DE DANTE PAR DANIÈLE ROBERT, Actes Sud 2016.

Par Kolja Mićević.

I

Depuis déjà presque deux ans la grande nouvelle court à travers la France qu’une première
traduction de l’Enfer de Dante en terza-rima – enfin après sept siècles et demi d’attente et une quarantaine de versions, donc vaines – vient d’être réalisée par Danièle Robert et éditée par Actes Sud.

Ce serait une bonne et grande nouvelle si elle n’était pas si fausse ! Dans la recherche de primauté à tout prix, Danièle Robert a écarté deux traductions précédentes qui toutes les deux, comme par hasard, sont de moi et toutes les deux entièrement et infiniment mieux terzarimées que la sienne qui ne l’est que très partiellement !

Ma première traduction de toute La Comédie a été publiée en trois volumes entre 1995 et 1997, volume par volume, et la deuxième en 1998, en un seul volume, avec tous les changements dont j’étais capable, que j’ai sous-titrée Nouvelle traduction nouvelle. C’est pour cette deuxième version – car la première n’était pour moi qu’une importante préparation, une « traduction cobaye » – que j’ai demandé une aide à la traduction au Centre National du Livre, que j’ai eue avec une bonne opinion de la personne qui a examiné mon dossier.

Arrive, 10 ans après, Danièle Robert qui, poussée par le désir obstiné de primauté, dans la préface pour sa propre traduction mentionne la mienne, première, reconnaît qu’elle est «de bout à bout» terza-rimée, mais en tire et cite en note quelques vers isolés du contexte qu’elle juge trop novateurs, et m’élimine ! Bravo pour Madame Robert qui dans ce court texte a réussi à dire d’énormes non-vérités dont je parlerai ailleurs. Mais de la seconde version en un volume que j’ai signée « selon Kolja Mićević », pas un mot. Même la préface de cette édition a été intégralement publiée dans la revue Poésie de Michel Deguy dans laquelle je me suis – comme personne avant ni après moi en France et avec une précision mathématique – expliqué sur mes « choix rythmiques et prosodiques » que Danièle Robert rejette – je peux dire : hostilement – comme « incohérents* ! »

* Cette conclusion irresponsable et gravement exilante me fait penser à un de mes maîtres, Moondog qui dans une interview dans les années soixante disait :  « Je suis le plus strict des compositeurs contemporains », exactement ce que je suis parmi les poètes et les traducteurs de la poésie vivants…

Dans cet effort de rejet, Danièle Robert passe sous silence – dans cette partie de sa préface où elle donne les noms des traducteurs de La Comédie en diverses langues – ma traduction intégrale en serbe, publiée en 2002, une des dernières en date ! Vraiment, à « devenir fou », comme elle me définit – insinuant la fausse idée de me citer – dans sa préface ! Elle doit savoir qu’elle a affaire à quelqu’un qui a intégralement traduit La Comédie de Dante en deux langues aussi différentes que le français et le serbe !

II

Très brièvement, sur cette nouvelle traduction faussement terza-rimée qui pourtant se veut telle et première !

Tout ce que Danièle Robert écrit dans sa préface sur la nécessité de traduire La Comédie en tierce-rime se trouve très nettement exprimé sur les pages paires des trois volumes de ma première édition – car tout en étant « cobaye » elle est déjà très exigeante – vous ne trouverez rien dans son texte sur cette question épineuse de la rime en France actuelle (comme dans tout le monde, d’ailleurs) que je n’ai pas dit et montré par de nombreux exemples et même les variantes. Danièle Robert n’invente rien, elle applique – mais très maladroitement – une méthode que j’ai courageusement inaugurée en décembre 1992, tout en rendant hommage à Émile Littré (que Danièle Robert étouffe aussi) qui a aussi terza-rimé, en 1870, l’Enfer mais en langue d’oïl que j’aime plus que Danièle Robert, c’est pourquoi la mienne lui semble « bien problématique. »

Le problème avec Danièle Robert commence donc non dans sa préface – même si elle m’y attaque violement, moi seul – mais au moment où elle décide de mettre en pratique son désir de terza-rimer Dante. Les conséquences sont graves et de toute sorte. En voici quelques-unes.

Ne sachant pas rimer – ce qui est évident pour quiconque a une longue et diverse expérience dans cet art – et se lançant avec légèreté là où lui faut toute la rigueur – Danièle Robert réalise une traduction dont on parle à tort comme terza-rimée, car vous ne trouverez qu’une ou deux tierce-rimes correctes (et pas obligatoirement dans le goût de Dante, même quand elle les reprend dans l’original toscan !) par page (une trentaine de vers) ! Le reste – presque la moitié du texte – n’est qu’un galimatias de mots qui n’ont rien en commun entre eux pour être liés « musaïquement » (le mot est à la mode et a déjà servi de faux alibi à Jacqueline Risset). De la « structure voulue et élaborée de l’auteur » (qu’elle appelle aussi « géniale, rigoureuse, contraignante »), il ne reste – rien !
Le rimarium de sa traduction de l’Enfer serait des plus pauvres jamais réalisés par un traducteur ou poète français, en voici une poignée du premier chant :

drue-plus ; coupé-danger ; beautés-jaspé ; venait-trembler ; aspect-volontiers ;
pitié-été ; tracas-joie ; juste-Ilion*;

* Je m’arrête devant ce cas incroyable de la traduction versifiée française pour montrer que Danièle Robert est capable de tout et se permet tout dans sa démarche versificatrice,
puisqu’elle garde Ilion à la fin du vers (qui est en partie citation de Virgile) contrairement à
Virgile chez qui ce nom se trouve au début du vers, mais aussi contrairement à Dante chez qui ce même nom se trouve à l’intérieur du vers – et s’explique : « Respect de cette citation entraîne une légère modification dans l’agencement des rimes sans nuire à l’harmonie de l’ensemble puisque cette terminaison est reprise dans la terzina suivante ! » Inouïe, car consciente, insolence ! Faire une telle opération, tronquer une terza-rime et ajouter une rime de plus à la (terzina) suivante, et en faire une quatra-rima, Danièle Robert appelle une « légère modification » ! Va-t-elle, chaque fois que Dante cite Virgile ou un autre auteur, sacrifier le texte de Dante à ce genre de citation ?

Comment après un tel abus de licence poétique peut-elle me reprocher d’avoir coupé un
mot en syllabes (ses i-(dées)-saisit) ou d’avoir ajouté un ô à la fin du chant XXVIII pour aussi obtenir une rime riche : cerveau-s’observe, ô ! Il semble qu’elle ne sait pas encore que Dante aussi coupe un mot en syllabes, au Paradis, XXIV – et que, en effet, en coupant quelques mots en syllabes je ne fais que citer Dante – et quant au Ô ajouté je l’ai fait puisque le troubadour Bertrand de Born pousse deux soupirs – lasso et oh me, méchamment mal traduit par Pauvre de… par Danièle Robert – en l’espace de seulement quelques vers. En plus, j’ai clairement expliqué ma solution dans un commentaire prolongé (en comparant ce Ô du troubadour avec le cri de Don Giovanni au moment de tomber dans l’enfer à la fin de l’opéra de Mozart) de la version qu’elle avait sous ses yeux, mais elle n’écoute pas les explications des autres (surtout les miennes) en exigeant que nous acceptions sans broncher ses « légères modifications » !

Je continue de feuilleter le pauvre rimarium de Danièle Robert en choisissant au passage ses non-rimes qui n’ont même pas la valeur des assonances :

salut-Nisus ; aller-monter ; brune-aucune* ; venue-plus ; plus (elle aime ce plus,
qui est sa rime d’appui) -perdu ; vraie-grossier ; parler-adresser ; point-dessein ;
aidé-prononcées…

* Je m’arrête sur cette rime brune-aucune qui sonne bien ainsi isolée mais dans le texte traduit elle trahit en la détruisant totalement l’image exposée par Dante dans le troisième vers du chant II (nous somme en Enfer) :

; e io sol uno

 Ici Danièle Robert montre un sien nouveau visage ; pour avoir enfin une bonne rime elle sacrifie le sens profond du vers de Dante. Insensible à la numérologie – laquelle, pour elle, débute et se termine avec 3 et 1 – que Dante commence à développer exactement à partir de ce vers et ne cessera de la développer jusqu’à la fin de La Comédie, Danièle Robert «écrase» ce uno, un, et fait n’importe quoi :

sans aide aucune

– ce qui est d’autant plus faux parce que nous savons déjà que Virgile s’est proposé dans le chant I comme son guide (aide) pendant ce voyage incertain. Si Dante dit qu’il est seul un c’est donc par rapport aux autres habitants de la ville qui au moment de son départ se préparent à passer une nuit de repos. Cela rend la traduction robertienne de cette miette dantesque de cinq syllabes, absurde, fausse comme le monde, dirait Leopold, père de Mozart !

Si elle avait attentivement lu ma traduction de cette miette et le commentaire qui
l’accompagne, elle aurait vu et reconnu combien ma solution :

; et moi seul un

est magistrale, et n’avait qu’à la prendre, comme elle a pris la solution du début de toute La Comédie, A-mi chemin ; ou je me trompe, peut-être ce mien « seul un » – qui rime avec « serein » – n’était qu’une preuve de plus pour elle que je parle un « français problématique » comme elle dit (page 17 de sa préface) à la légère, dans le but d’éliminer ma traduction. À propos de cette solution à mi-chemin sachez qu’un certain Michele Tortorici – à qui Danièle Robert avait dédié sa traduction des Rime de Guido Cavalcanti – la vante jusqu’aux nues comme une « absolue nouveauté » tandis qu’il ne s’agit que d’une reprise pure et simple – donc d’un plagiat pur et simple (en 2016) – de ma solution (que je n’ai jamais considérée comme une nouveauté absolue) par laquelle commence mes trois versions de La Comédie de Dante, à partir de 1995 ! Ni pour Tortorici, ni pour Robert, la dantéologie ne rime pas avec la déontologie…

Je continue de feuilleter le rimarium pauvre de Danièle Robert :

cité-égarés ; poids-voilà ; pieds-essayai ; là-bas-courtois ; sursautai-délaissai ; embrumé-objet ; Noé-David ; Énée-aller*; côtés-contempler

* On voit que la traductrice (nous sommes seulement dans le chant II !) aura de graves
problèmes avec les noms propres dont La Comédie est pleine et sur lesquels elle repose. Dans le vers 32 du chant II, on lit :

Io non Enéa, io non Paulo sonno.

Je donne tout de suite la traduction de Danièle Robert :

Je ne suis pas Paul je ne suis pas Énée.

Pourquoi ce vers très clair est si mal traduit même si Danièle Robert a gardé tous les mots de l’original ? Primo, on ne devrait pas passer par la rime un nom propre qui ne se trouve à cette place chez Dante (pour comprendre cela Danièle Robert devrait s’entraîner en lisant le Lai et le Testament de François Villon) ; puis, par contre il faut essayer de garder à la place de la rime chaque nom propre que Dante rime ; enfin, et le plus important, c’est que chez Dante dans le vers cité Énée précède Paul puisque chronologiquement (historiquement) le fondateur de Rome précède l’apôtre, fondateur de l’Église. Mais il semble que Danièle Robert ne se soucie point de ces faits, et d’un personnage que Virgile et Dante vénéraient comme leur aïeul elle crée une insupportable rime : Enée-aller ! Ô Rome, ô Rime !

J’arrête de donner des exemples de ces mots qui sont chez D. Robert sans couleurs ni sons, qui ne sont ni assonances ni rimes irrégulières – et sont pourtant les plus nombreux dans sa traduction, plus de 5000 ! – grâce auxquels on peut conclure que cette traduction ne peut pas être appelée ni tellement vantée comme « terza-rimée » car toute la bonne tradition de la poésie française s’y oppose. Ce n’est pas par hasard que l’astucieuse traductrice dans sa préface (page 23) demande d’avance le pardon au bon classicisme français, et écrit : « … comme par exemple dans le chant VI où l’on trouve ces trois assonances que le classicisme français n’aurait certes pas acceptées en tant que rimes : ”sac/Ciacco/cloaque” », à quoi je lui réponds : Il n’y a pas dans votre traduction de l’Enfer plus de quelques douzaines de ces triades que ce classicisme français que je connais mieux que vous, aurait acceptées en tant que rimes ; ce que vous dites sur sac-Ciacco-cloaque est la claque directe au visage d’un certain Charles qui – en tant que classique français sur lequel vous fantasmez – a tellement souffert de ne pas pouvoir trouver la troisième rime avec cerchio et coperchio ! Si vous comprenez ce que je veux dire…

Le dernier vers de l’Enfer, tellement connu et réellement sacré :

E quindi uscimo per riveder le stelle
(Et là sortîmes à revoir les étoiles)

est aussi non seulement mal – en plus par une inversion ici déplacée et contre la logique de la prosodie française – et inexactement traduit :

Et ce fut vers les étoiles la sortie,

mais est un coup de grâce à la « structure voulue et élaborée par l’auteur », une des plus grandes, sinon la plus grande offense jamais faite au rêve de Dante – même dans ces traductions que D. Robert appelle « avortées », comme si une traduction peut ne pas l’être – car rarement un vers a été si inexactement traduit tandis que rien ne s’opposait en lui à ce qu’il le soit harmonieusement, sauf peut-être le caractère de celle qui voulait à tout prix faire d i f f e r e n t e m e n t e (Paradis, XXIV, 16) de moi* !

* J’ai un bizarre sentiment que Robert s’est jetée vers la traduction de l’Enfer sans lire attentivement toute La Comédie pour savoir ce qui l’attend. Elle a traduit le dernier vers de la première cantique – vers les étoiles – comme si elle traduisait le dernier vers du Purgatoire : a salire a le stelle ; mais, en sortant de l’enfer Dante est loin de sortir vers les étoiles, il les revoita riveder, image magnifique et très précise – et il lui faudra faire toute la montagne du purgatoire pour, après le bain, être prêt et frais pour monter vers les étoiles ! Si elle a décidé de respecter cette « structure voulue et élaborée par Dante », Danièle Robert sera obligée de garder le mot sortie – par lequel elle a irrationnellement remplacé le mot-clé dantesque : stella, mais au pluriel – à la fin de chaque cantique. Je pense que cela est impossible et lui propose de refaire le dernier vers de l’Enfer (dans sa traduction, bien sûr) sinon elle va définitivement faire un inouï gâchis-gauchi de tout son travail !

L’éditeur devrait résoudre cette question avec la traductrice avant qu’elle sorte vers le Purgatoire… !

Le seul lien, non musaïque mais tout laïque, qui existe entre Dante et Danièle Robert, c’est l’initiale D, et qu’elle s’en contente ! Et qu’elle le porte dignement.

N. B. Kolja Mićević vient de publier une nouvelle version de La Comédie, aux Éditions
Ésopie, Mont de Marsan, décembre 2017.

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